Affichage des articles dont le libellé est narratif. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est narratif. Afficher tous les articles

Enfer

Nous nous sommes souvenus des paroles de Dieu.
Il disait que viendra bientôt le Jugement Dernier.
La première Apocalypse est venue.
Il a voulu noyer tout le monde, mais certains s’en sont sortis.
Et puis la deuxième Apocalypse.
Il a voulu brûler tout le monde, mais d’autres s’en sont sortis.
Il y eut un temps où Dieu ne se manifesta plus.
Même, il se suicida pour un moment.
Et puis, il déclencha la Troisième Apocalypse.
Cette fois-ci, son idée était plus originale.
Il a ouvert les portes de l’Enfer.
Les damnés se sont rués sur la Terre.
Ils voulaient faire souffrir l’humanité.
Cette fois-là, personne ne s’en est sorti.
L’Enfer qui s’est déversé sur les hommes n’était pas comme nous l’imaginions.
Les damnés n’avaient pas de corps.
Ils n’étaient faits que de pensées.
La planète entière est devenue creuse.
Les hommes ont perdu quelque chose d’important à ce moment-là.
Aujourd’hui.
Bien sûr, les humains existent encore.
Mais ils ne sont plus comme avant.
Ils continuent de vivre leur vie.
Ils continuent de se nourrir, de travailler, d’inventer des choses et d’explorer l’univers.
Simplement, ils sont différents.
Ils sont redevenus des bêtes sans but.
Moi-même j’ai perdu le goût de la vie.
Je ne sais même pas pourquoi je vous raconte ça.
Personne ne comprendra, puisque tout le monde a oublié ce qui s’est passé.
Moi je me souviens comme nous étions joyeux.
Avant, on se contentait de bonheurs simples.
Mais maintenant, demandez autour de vous : quand avez-vous été heureux pour la dernière fois ?
On vous répondra :
C’est quand j’étais un enfant.


J'aurais dû rester

Devant la porte de sa maison, j’ai planté une graine d’olivier et je suis parti. Je suis parti pendant cinq ans. Ensuite, je suis revenu, et l’olivier avait poussé. Il avait grandi si vite que maintenant, il bloquait la porte de l’extérieur. Alors elle, qui était à l’intérieur, ne pouvait plus sortir.

Devant la porte de sa maison, j’ai pris ma hache et j’ai abattu l’olivier. Il n’y avait personne à l’intérieur. J’ai conclu qu’elle était partie faire des courses. J’ai sorti de ma poche une grosse graine, et je l’ai plantée dans le sable de l’aquarium.

Dix ans plus tard je suis revenu. Sa maison était perchée en haut d’un robuste chêne. Le trottoir était couvert de glands, l’ombre de l’arbre était rafraîchissante. J’ai crié d’en bas, mais elle était si haute qu’elle ne m’a pas entendu. J’en ai déduit qu’elle écoutait la musique trop forte.

J’ai planté ma tente, en attendant qu’elle baisse le son. Et j’ai dormi, entre deux grosses racines. Je suis resté cinq ans à écouter ses chansons et puis je suis parti, encore une fois. En jetant un dernier regard à sa cabane, j’ai vu une branche d’olivier qui dépassait. Je me suis dit qu’elle le gardait en souvenir. J’ai ramassé un gland à moitié écrasé, et j’ai continué ma route.

J’ai fait le tour du monde en bateau, et au milieu de l’océan pacifique, j’ai jeté la graine dans les vagues. Ensuite, j’ai refait un tour de la planète, et au même endroit, un chêne géant avait poussé. Il était gigantesque et des centaines d’oiseaux colorés se reposaient entre ses branches. J’avais envie de rester, mais je suis reparti.

Vingt ans s’étaient encore écoulés, et je marchais plus lentement. J’ai retrouvé sa maison, il ne restait plus qu’un vieux tronc. J’ai demandé au voisin où était passée la fille qui habitait là. Il m’a répondu qu’elle s’était mariée avec un ébéniste. De toute façon, elle est partie très loin, ça ne sert à rien de la chercher. Après tout, moi aussi j’étais parti pendant vingt ans. J’espérais juste qu’elle m’aurait attendu. Dans le tronc vide, il y avait une corbeille en osier contenant des pommes. J’en ai pris une, et je suis parti pour toujours.

Dix ans ont passé depuis ce jour, la pomme que j’avais mise dans ma poche est devenue un pommier. Du coup, je suis coincé dans mon jardin et je ne peux plus bouger. Mes pieds s’enfoncent dans la terre, mes fruits sont magnifiques. J’apporte de l’ombre, j’apporte des pommes généreuses. Je suis seul aujourd’hui.

Ce soir, je me rappelle de l’olivier fragile.

Télécharger au format pdf

Histoire d'une boucle

Ils sont allés sur la Lune.
Mais ils n’ont rien trouvé.
Evidement.
Alors ils sont allés plus loin.
Ils sont allés sur Mars.
Ils l’ont appelée la Planète Rouge.
Ils n’ont rien trouvé non plus.
Ils se sont mis à vivre sur d’autres mondes.
Ils se sont mis à prendre des drogues qui les rendaient presque immortels.
Après des milliers d’années d’exploration dans la même direction, ils sont enfin arrivés à un bout de l’Univers.
Et à ce bout de l’univers, il avait une porte toute petite.
Elle était fermée.
Personne n’avait la clef.
La serrure était inviolable.
Après d’autres milliers d’années à essayer de l’ouvrir, ils ont laissé tombé et ont abandonné la porte.
Ils sont allés explorer dans l’autre sens.
Quand ils eurent fait un parcours deux fois plus long que la première fois, ils sont arrivés à l’autre bout de l’Univers.
A l’autre bout de l’Univers il y avait aussi une porte.
Elle était fermée à clef, et personne ne pouvait l’ouvrir.
Quelqu’un a dit : supposons que l’Univers soit circulaire, alors si nous franchissons cette porte, nous devrions nous retrouver pile à l’endroit où nous étions la première fois, c'est-à-dire devant la même porte, mais de l’autre coté.
Ils ont alors tenté une expérience.
Ils envoyèrent une équipe pour retourner à la première porte.
Il leur fallait refaire tout le voyage inverse.
Une fois arrivés sur place, ils devaient frapper à la porte.
De cette manière, l’équipe numéro un qui restait ici serait prévenue.
La mission commença.
Le voyage dans l’autre sens dura très longtemps.
Après des milliers d’années dans l’espace, il ne restait plus qu’une personne de l’équipe numéro deux.
Il était seul dans le vaisseau depuis des centaines d’années.
Il arriva un jour à l’autre bout de l’Univers.
Il était fier de pouvoir enfin remplir son devoir.
Il allait frapper à la porte, comme prévu, mais il avait peur.
Il se disait : Qu’est devenue l’équipe numéro un ? Si ils ne m’avaient pas attendu ? Si ils étaient repartis vers le centre de l’Univers ?
Tout ce voyage pour rien.
Tous ses amis morts pour rien.
Il frappa à la porte, mais il était abattu.
Elle s’ouvrit immédiatement et un flot de lumière très intense jaillit des profondeurs de l’espace.
De l’autre côté, il y avait tous les autres. Tous ceux qui étaient restés pour garder la porte.
C’était l’équipe numéro un.
Ils étaient tous stupéfaits.
Lui, il était fatigué. Il ne se rendait pas compte, il voulait juste dormir.
Ses collègues d’autrefois parlaient dans tous les sens.
Il n’écoutait pas, ses yeux se fermèrent.
Dans le chaos, il entendait des bribes de phrase : … où sont les autres… même pas une heure que vous êtes partis ! Que c’est-il passé ? Comment …allés si vite ?



Nyx

J’étais dans l’avion, je traversais l’océan Pacifique. Il faisait noir, c’était la nuit. Tout le monde dormait, sauf moi. Je voyageais souvent, pourtant, mais je n’arrivais jamais à fermer l’œil dans un avion. Je voyais les autres passagers, paisibles dans leur sommeil, et je les enviais un peu.

Cette fois-là j’avais essayé plus que de coutume. Pendant des heures je suis resté, bien allongé dans mon siège, les yeux fermés à compter les nuages dans ma tête. Le bruit des réacteurs était apaisant. J’ai cru m’assoupir plusieurs fois.

Rien à faire. Je me suis levé, pour me dégourdir les jambes. Je suis allé aux toilettes, il y avait déjà quelqu’un. C’était bien étrange d’ailleurs. Je me souviens de la sensation que j’éprouvais à ce moment. Qui peut bien aller aux toilettes à cette heure-là ? Et puis à la réflexion, celui qui se trouvait à l’intérieur devait penser au moins la même chose.

J’allais repartir pour m’asseoir, la porte s’ouvrit avant. Ce n’était pas un homme qui en sortit. C’était une femme. Oui, elle devait être belle. C’est moi qui lui ai adressé la parole en premier. J’ai chuchoté.

- J’espère que je ne vous ai pas fait peur ! ai-je dit en esquissant un sourire.

- J’ai cru que vous alliez démonter la porte ! ajouta t-elle.

Nous avons ri. Silencieusement, pour ne réveiller personne. Après, tout s’est passé très vite. Plutôt, rien ne s’est passé très vite. Elle avait le sourire franc et la parole légère. Elle aimait le café et les poissons exotiques. Elle n’avait pas grand-chose d’intéressant à raconter, sa vie même semblait plate et artificielle.

Mais elle était fascinante. Nous avons discuté très longtemps, je ne sais plus de quoi. J’ai dû lui poser mille questions. Je n’ai le souvenir que d’une seule réponse.

- D’où viens-tu ?

Elle a pointé son doigt sur le hublot qui donnait sur le ciel plein d’étoiles. Je viens de là-bas. J’ai souri devant sa candeur.

- Là-bas ? ai-je dit en suivant son doigt.

- Non, plus à l’ouest encore…

Dehors, c’était la nuit. Probablement la plus belle nuit que j’ai rencontré. Le dernier souvenir que j’ai d’elle, c’est quand elle m’a raccompagné à ma place. J’avais insisté pour que ce soit moi qui la raccompagne, mais elle m’a fait fléchir. Je me suis assis, elle s’est baissée vers moi, et elle a chuchoté tu vas dormir maintenant.

Elle a posé sa main sur mon visage, et une sensation de chute me rendit soudainement léger comme l’air. Je n’avais jamais ressenti autant de paix, ni dans l’amour, ni dans la jouissance, ni dans la drogue. Je n’ai pas lutté, j’ai juste fermé les yeux.

Je ne savais finalement rien de cette fille. La nuit que nous avions passé ensemble n’était qu’un écran de fumée. Quand je me suis réveillé, l’avion allait atterrir et j’ai dû rester attaché. Dans l’aéroport, je l’ai cherché, mais je ne l’ai pas trouvée. J’ai attendu longtemps en espérant la retrouver. Je ne sais même pas pourquoi je voulais la revoir. Après tout, c’était une fille comme les autres ?

Je me demande juste pourquoi je n’arrive à me souvenir de rien.

Télécharger au format pdf

Un amour

La première fois que je l’ai vu, c’était dans un amphithéâtre.
Elle est venue me voir, elle m’a demandé de lui expliquer pourquoi Eros engendre Thanatos.
Elle était passionnée de littérature et j’étais passionné de littérature.
Je suis tombé amoureux d’elle très vite.
Nous lisions des vers grecs.
Nous lisions Ronsard.
Je me suis caché pour pleurer quand elle m’a déclaré cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.
Je l’ai invité au restaurant.
Tout était parfait, je lisais dans ses yeux comme dans un livre ouvert.
Elle a posé sa main sur la table.
Je lui ai pris délicatement, mon cœur battait si vite.
Et puis elle a ri !
Elle a ri si fort qu’autour de nous, les gens se sont arrêtés de manger.
Les yeux étaient tournés vers nous, vers moi.
Elle mettait sa main devant la bouche, le visage déformé par l’hilarité.
Elle était idiote et laide.
Je devais être ridicule.
Elle riait de moi.
J’ai ôté ma main de la sienne.
Elle continuait.
Et plus elle riait, plus j’avais envie de la frapper.
Je voulais la faire taire.
Elle me regardait, comme une chienne hideuse.
A ce moment-là, j’ai planté mon couteau dans sa gorge.
Son rire amer s’est transformé en un gloussement obscène.
Je l’entendais se noyer dans son sang.
Elle a voulu me dire quelque chose, mais elle est morte avant.
Elle était étudiante, j’étais maître de conférence.
Elle avait 19 ans, j’en avais 48.


Télécharger au format pdf


Dans un train

Le dicton dit qu’on ne parle que des trains en retard. Il y a de quoi écrire un roman. Et encore, en deux tomes.

- Vous avez dit quelque chose ?
- Heu… non… excusez moi…
- J’avais cru.

Dans le train, les passagers commençaient à être agacés. Trente minutes de retard déjà. Pour un TVG, c’est plutôt un comble. Train Grande Vitesse, plus le retard. Un conducteur de TGV touche quatre mille huit cent quatre vingt euros net par mois. Ce n’est même pas la moitié de ce que touchent ces deux passagers, réuni bien sûr.

Dans le wagon, il y avait peut-être une dizaine de personnes. Un couple de jeunes, au fond, n’arrêtait pas de s’embrasser. L’attente ne les dérangeait pas, ils avaient encore le temps de vivre, eux. La vieille dame assise au numéro cent n’avait plus le temps elle. Elle devenait nerveuse. Rester coincée là, entre deux parois de métal. Pour elle, c’était perdre de précieuses minutes, les dernières minutes de sa vie, celles qui comptent le plus.

Jean et Paul Munari étaient deux frères qui avaient choisi de faire un road trip. Paul ne parlait plus depuis quelques minutes. Il pensait, les yeux braqués sur la ligne d’horizon.

C’est champêtre ici. J’aime bien cet endroit. Il devait être quatorze heures et comme toujours dans un train, l’éternel message d’excuse sortait des haut-parleurs tous les quarts d’heures. Mesdames Messieurs le train est actuellement à l’arrêt pour des raisons de sécurité. Veuillez gardez vos places. Merci de votre compréhension. La sécurité est quelque chose d’essentiel dans la société moderne. Mourir ou être blessé est grave.

Dehors, la masse métallique du train à l’arrêt s’accordait mal avec les champs. Pas de vent. Quelques nuages dans le ciel, qui ne bougeaient pas depuis des heures. Tout ça se passait sûrement dans le sud, ou quelque part où il fait chaud. Peut-être même que c’était l’été. Les passagers du dernier wagon n’étaient pas nombreux. Le jeune couple, la vieille dame, les frères Munari, l’homme d’affaire qui parlait tout seul, sa voisine qui aimerait bien faire sa connaissance.

Non, personne dans le dernier wagon n’avait vu ce qui s’était passé dehors. Personne ne soupçonnait. Les petites gouttes de liquide rouge qui avaient taché les vitres étaient passées inaperçues. Pourtant, quelque chose de terrible était arrivé.

A une vitesse d’environ quatre cent kilomètres à l’heure, une masse de trois cent tonnes environ qui frappe un corps ne laisse aucune trace. L’énergie déployée étant de l’ordre de quelques milliards de watts, la dispersion des éléments d’un corps se fait en quelques millisecondes.

Quand le train s’est arrêté de toute urgence, les agents de sécurité, en accord avec le conducteur, ont décrété, dans les rapports officiels, que le TGV avait heurté un animal d’une masse importante qui aurait pu faire dérailler le train, mais que par chance, l’impact était tellement puissant que la chair et les os de l’animal furent éparpillés, ne causant que des dommages bénins.

Mais personne n’a vraiment vu ce qui s’était passé. C’était simplement que, par souci de bonne image, il fallait faire repartir le train très vite. Les gens dans les wagons commençaient à s’impatienter.

Le train est reparti vers quinze heures dix.


Télécharger au format pdf

In vitro

Son père avait attendu quarante ans avant de lui dire. Tu sais, je ne suis pas ton vrai père. En un rien de temps, il avait compris. L’ironie du sort. Il travaillait dans un centre d’insémination artificielle, de fécondation in vitro. Tous les jours il côtoyait des familles qui ne pouvaient pas avoir d’enfants naturellement. Toujours, il avait eu peur d’être né comme ça.

C’était tellement froid, tellement monotone et conventionnel. L’acte avait disparu, c’était une pipette et un microscope qui l’avait remplacé. Il se souvenait de son séminaire avec le biologiste Jacques Testart, qui lui avait dit, d’un ton nostalgique : notre civilisation commence à confondre les choses essentielles de la vie.

Qu’il soit un bébé éprouvette, il était prêt à l’accepter. Mais son père ne lui avait pas tout dit. Ta mère et moi, nous avons gardé un embryon congelé, une copie de toi en quelque sorte. Nous avions si peur de te perdre…

Comment pouvait-il concevoir cette idée, d’être né une fois, et de pouvoir naître une deuxième fois. Il avait déjà manipulé des centaines d’embryons congelés au Centre, mais jamais il ne s’était demandé ce qu’ils pouvaient bien devenir après. Quel couple assez fou pouvait conserver un embryon de leur enfant dans son congélateur ?

Quand son père est mort, il est resté seul. Sa mère était un souvenir depuis longtemps. La cellule familiale n’avait jamais était très solide. Son père ne lui laissait presque rien en héritage. Il était pauvre de toute façon. Mais quelque chose d’important lui revenait de droit : son propre embryon, conservé dans la glace.

Quarante ans que ces cellules étaient préservées. Quarante ans qu’elles lui étaient cachées. Quarante ans qu’il prononçait papa en y croyant. Son passé n’avait plus de goût, sa vie sonnait un peu faux.

Mais qu’importe. Le sort désigne les victimes et les bourreaux. Ses parents pouvaient bien être pardonnés. Il a simplement pris le flacon congelé et l’a jeté dans les égouts. Cet affreux souvenir ne méritait pas mieux.

L'article de journal

J’avais une station expérimentale à l’est du Groenland. Elle était située au bord de la mer. Quatre cent kilomètres en dessous, c’était l’Islande. Je ne savais pas vraiment pourquoi j’étais là. Je savais juste que j’aimais mon travail, j’aimais le froid, les glaciers, la neige et la couleur blanche.

Ça faisait quatre mois que j’étais seul dans la station. Un convoi de ravitaillement devait arriver dans la semaine, j’avais tout prévu comme d’habitude. Un peu de compagnie me faisait du bien.

Quand les hommes sont arrivés, je les ai trouvés bizarres. Comme si ils n’avaient pas envie de parler avec moi, comme si j’étais un étranger pour eux. Pourtant, ces types étaient formés spécialement pour me soutenir dans ma mission. Même le psy était distant.

Ils sont repartis en laissant une brochure de journal. Je faisais la une. Le célèbre explorateur Jean-Baptiste Victor est mort au Groenland, dans le paysage de ses rêves. Le célèbre explorateur, c’est moi, mais je n’étais pas mort. J’ai lu un jour que quand un homme apprend qu’il va mourir, il réagit selon un schéma bien précis.

J’ai d’abord cru à un canular. J’ai refusé de croire qu’on m’avait déclaré mort. Bien entendu, je me suis mis en colère. J’étais furieux, indigné, exaspéré. Ensuite, selon les spécialistes, j’aurais dû entrer dans une phase de marchandage. Avec qui je pouvais bien négocier un truc pareil ? J’aurai bien voulu appeler le rédacteur du journal et lui demander des explications. J’aurai pu demander à Dieu, si j’y croyais. Mais je n’avais rien à faire.

Pendant de longs mois, je suis resté couché dans mon lit. J’ai mangé, j’ai bu pour survivre, je ne pensais plus. Je ne pensais plus à rien. Si bien que je ne m’étais même pas aperçu que le convoi de ravitaillement n’était pas venu. On ne m’avait pas appelé depuis une éternité. Je n’avais pas de nouvelles de la civilisation. Pour la première fois, j’étais réellement seul. La dernière phase du mourant, dit-on, c’est l’acceptation.

Je devais accepter que l’opinion publique me déclare mort, que l’humanité me condamne à ne plus exister. Si j’acceptais cette idée, alors j’étais libre. Je suis resté quelque temps encore entre deux états de conscience. Je dormais quasiment tout le temps. Ma vie n’était qu’un long sommeil.

Je me suis mis à rêver de l’océan. Dans mon rêve, je tombais du ciel. Toujours. Je tombais toujours du ciel. En dessous, il n’y avait que de l’eau, jusqu’à l’horizon. J’aurais aimé voler, mais je n’y arrivais pas. Mon corps était lourd, j’étais attiré vers la mer, vers l’océan. Quand je m’écrasais sur la surface de l’eau, je ne sentais rien. Simplement, j’avais terriblement froid, si froid que mes membres ne me répondaient plus. Sous l’eau tout était noir. Mes mains ne bougeaient plus et mes bras étaient engourdis. C’était le rêve que je refaisais chaque fois que mes yeux se fermaient.

Enfin, je suis devenu las de mon existence de fantôme et un jour, je suis parti de ma station, comme ça, pour explorer un peu les alentours. Je ne suis pas revenu. Je me suis simplement allongé dans la neige j’ai imaginé le désert. Le sable chaud. Quand je me suis endormi, j’ai refait mon rêve. Et quand j’ai touché l’eau, mes membres se sont cassés. J’étais congelé.

C’était il y a longtemps, quand je suis mort de froid à cause d’un article de journal.